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Gestion de crise, résilience et IA – Entretien avec Marc

Entretien sur la gestion de crise, résilience territoriale et intelligence artificielle avec Marc

Marc est ingénieur des ponts, des eaux et des forêts. Au cours de sa carrière publique, il a dirigé de nombreux services routiers des anciennes DDE et des Directions Interdépartementales des Routes. En tant que maître d’œuvre de grands travaux routiers et exploitant de routes nationales, il a été confronté à des situations de crise majeures : cyclones, inondations, glissements de terrain de grande ampleur, parfois avec des pertes humaines.

Je lui ai posé plusieurs questions sur la gestion de crise, le cadre juridique, l’usage potentiel de l’IA et les enjeux de reconstruction et de résilience.

Comment fonctionnent les lois dans un cadre de gestion de crise ?

Les lois actuelles concernant la protection des biens et des personnes ont été conçues pour le temps de paix. Elles ne sont pas adaptées au temps de crise. En situation de crise, les gestionnaires – qui sont nombreux – ne disposent jamais d’une information complète et n’ont pas le temps de réfléchir posément à ce qu’il convient de faire, y compris lorsqu’il existe des plans de gestion de crise.

Ces plans reposent sur des scénarios issus de l’expérience, mais lorsqu’une crise survient, elle ne ressemble jamais exactement à une autre. Il faut alors apporter une réponse qui se rapproche de décisions prises antérieurement, en espérant qu’elle n’entraînera pas de conséquences fâcheuses impossibles à anticiper sur le moment.

Les tribunaux – en France comme à l’étranger – ainsi que de nombreuses commissions d’enquête, examinent a posteriori le déroulement des crises dans un contexte de temps de paix, radicalement différent de celui de l’urgence. Cela a conduit à des condamnations de gestionnaires de crise. L’exemple le plus emblématique reste l’atterrissage d’urgence sur le fleuve Hudson, popularisé par le film Sully.

Quelle est votre expérience principale de gestion de crise ?

Comme beaucoup de fonctionnaires exerçant dans des services publics opérationnels, j’ai été confronté à des aléas naturels majeurs ayant affecté les populations.

J’ai géré un glissement de terrain majeur en Martinique – ainsi que de nombreux plus petits – sans décès heureusement, des orages tropicaux, des cyclones en Martinique et à Wallis-et-Futuna, un cyclone en Haïti, et j’ai participé au retour d’expérience du cyclone Irma à Saint-Martin en septembre 2017.

Deux rapports en ont été tirés : un rapport interne à l’administration, et un second, plus détaillé, portant sur les mécanismes de gestion de crise et le processus de reconstruction, réalisé en partenariat avec l’ENPC et publié.

Que pensez-vous de l’usage de l’IA pour la gestion de crise ou les projets de résilience territoriale ?

Il faut distinguer deux aspects.

  • La gestion immédiate de la crise, qui mobilise de nombreux ministères et acteurs : Intérieur (COGIC), Transports, Énergie, Territoires, Environnement, Justice, Affaires étrangères, Armées, etc.
  • La reconstruction du territoire, en cherchant à renforcer sa résilience face aux aléas futurs.

Dans les centres de crise nationaux, les opérateurs sont généralement des professionnels très expérimentés, souvent avec plus de vingt ans de terrain. Leur travail consiste essentiellement à collecter de l’information, par mails et appels téléphoniques, à la synthétiser, à trouver des solutions et à assurer un reporting très fréquent.

Toutefois, cette information est filtrée, synthétisée, et les sources de première main comme les détails critiques disparaissent souvent. Les ruptures de charge informationnelles sont fréquentes, surtout lorsque les chaînes hiérarchiques ne répondent plus.

« Lors du cyclone à Saint-Martin, on ne retrouvait plus les bâches bleues envoyées au port de Guadeloupe. Qui appeler ? Comment les acheminer lorsque la logistique locale ne fonctionne plus ? Le mail ne fonctionne pas très bien dans ces situations. »

Dès 2017, il avait été imaginé de structurer les échanges sous forme de discussions en ligne thématiques, accessibles à tous les opérateurs, afin de partager de l’information de première main sans filtre.

Aujourd’hui, l’IA conversationnelle permettrait d’aller beaucoup plus loin : recherche intelligente dans les échanges, mémoire des décisions, exploration de sources externes, constitution rapide de points de situation multithématiques.

On pourrait ainsi poser directement la question : « Où sont les bâches bleues ? Qui peut les localiser et les acheminer ? », et conserver l’historique des réponses et des contacts.

Comment pilote-t-on la sortie de crise ?

La sortie de crise est rarement pensée dès le départ, car toute l’énergie est mobilisée sur l’urgence : victimes, risques persistants, moyens prioritaires.

Pourtant, il faudrait très tôt structurer un planning de résorption de la crise : hiérarchiser les besoins (eau, électricité, accès), identifier les dépendances (pas d’eau sans électricité), intégrer la géographie et les contraintes locales.

Un outil d’appui fondé sur l’IA pourrait aider chaque opérateur à bâtir son propre plan de sortie de crise, en le soulageant de la recherche fastidieuse d’information et en lui redonnant une capacité de pilotage stratégique.

Quel rôle pour les ONG et les dimensions psychologiques ?

En Haïti, faute d’une présence étatique suffisante, les ONG ont pris la main et ont parfois su s’auto-coordonner efficacement. Une famille qui trouve une solution par elle-même est un problème de moins à gérer pour l’État.

Certaines ONG apportent également des réponses très concrètes que l’État ne peut pas toujours fournir : réseaux Wi-Fi satellitaires, aide administrative, soutien psychologique.

Le trauma est un élément central de la gestion de crise. Le phénomène de « choc et stupeur » peut paralyser des opérateurs pourtant très expérimentés. Des dispositifs de soutien psychologique sont indispensables, avant, pendant et après la crise.

Et après ?

L’exploitation intelligente de l’ensemble des échanges, documents et décisions produits pendant une crise constitue un levier majeur pour améliorer la reconstruction et la résilience des territoires.

Des organismes comme le Cerema, déjà très impliqués en France et dans les DOM-TOM, disposent des compétences nécessaires pour structurer ces outils, avec une applicabilité évidente dans de nombreux pays africains confrontés à des problématiques similaires.

Ressource

RETEX Irma – ENPC
https://enpc.hal.science/hal-01888982/